L’Histoire à hauteur d’enfant
Émile Toutey (1863 - 1928)
Inspecteur de l’enseignement primaire
Dans cet article de 1900, Émile Toutey (18 janvier 1863 - 24 octobre 1928) discute l’enseignement de l’Histoire aux petits, à partir de l’expérience de son fils de cinq ans, qui ne comprend pas pourquoi on loue les exploits guerriers de Clovis, César et Vercingétorix alors qu’on lui apprend qu’il ne faut ni faire du mal ni frapper les autres enfants. Émile Toutey défend que plutôt que l’Histoire militaire et politique, il vaudrait mieux enseigner, dès le cours préparatoire, l’histoire de la civilisation.
J’ai un petit garçon de cinq ans ; il va à l’école comme font les jeunes Français de son âge. Il n’y travaille guère, mais il y joue avec d’autres bambins, il y prend l’habitude de la vie en commun, et c’est déjà quelque chose. Il y écoute les histoires qu’on raconte ; il les comprend et les interprète à sa façon.
Il a sa logique enfantine qui laisse de mettre parfois dans l’embarras. Ainsi, il a admis sans difficulté les premières leçons de morale sur les devoirs des écoliers les uns envers les autres : on ne doit frapper personne ; on ne doit faire de mal à personne ; et il a des adjectifs sévères pour ceux qui bousculent leurs camarades, et même pour les charretiers, qui, en passant devant la porte, donnent des coups de fouet à leurs chevaux ; je n’affirme pas que cette belle douceur durera longtemps, mais enfin pour le moment il est, ou plutôt il parle ainsi. Or les premiers récits d’Histoire de France ne lui plaisent pas, Vercingétorix et César luttant jusqu’à extermination d’un peuple, Clovis fendant la tête d’un soldat, Charlemagne écrasant les Saxons… ; il trouve que dans tout cela il y a trop de coups, trop de sang répandu, que les victimes ont dû souffrir, et que, si ce n’est pas beau pour un petit garçon de frapper son voisin, Clovis et Charlemagne, qui ont passé leur vie à se battre et à tuer, ne méritent aucune admiration.
Que pouvais-je répondre lorsqu’il traitait l’Histoire avec tant d’irrévérence ? Il n’a pas encore la notion abstraite de Patrie, qu’il faudrait pour comprendre combien les guerres diffèrent des batailles d’enfants. Comme c’était à souper, j’essayai de me tirer d’affaire en appelant son attention sur le dessert. Mais il est têtu, il est revenu à la charge, et la deuxième fois comme la première, je n’ai su que lui dire.
Les épisodes de l’histoire nationale que l’on raconte aux petits enfants ont presque tous pour fond des guerres et des batailles, parce qu’on croit impossible d’entrer avec eux dans le dédale des institutions, encore plus de retracer les progrès des sciences, des arts, des lettres. Ces luttes que nos rudes grands-pères soutinrent et parfois provoquèrent eux-mêmes ont fait la France ; mais un enfant ne sait pas avant l'âge de sept ou huit ans, et souvent plus tard, ce que c’est que la France, et en attendant son esprit ne peut mettre d’accord la leçon d’Histoire et la leçon de morale.
Ne vaudrait-il pas mieux laisser de côté provisoirement les grands coups d’épée, et parler des conquêtes pacifiques ? Le programme des écoles et des classes enfantines nous y invite : Anecdotes, récits, biographies tirées de l'histoire nationale, contes, récits de voyage. Explication d’images. Il n’est pas dit que ces biographies soient nécessairement celles des hommes de guerre, et que ces récits doivent se borner à la vie des rois. Encore un mot, d’ailleurs, le mot roi, que les tout jeunes enfants ne comprennent pas ; il exprime une idée qui ne peut leur fournir ni l’observation directe ni l’intuition.
Mais l’histoire de grandes inventions nous semble tout à fait à leur portée. Pas un enfant dont la vue n’ait été frappée par le panache de fumée de la locomotive, qui ne soit resté en admiration devant un train de chemin de fer filant à toute vapeur, ou, s’il lui a été donné d’en voir, devant les grands paquebots entrant majestueusement au port.
Parler des machines à vapeur, c’est donc aller au-devant d’une curiosité très éveillée, c’est offrir la réponse à des questions qui vont se presser sur les lèvres de tous les petits auditeurs. Qui a vu des machines à vapeur ? Où ? Sur quoi roulaient-elles ? Comment étaient-elles faites ? Que traînaient-elles ? Qu’y avait-il dans les wagons?, etc. Voilà la leçon de choses. Une image, un jouet de nouvel an ou de la distribution de prix permet de la rendre particulièrement intéressante.
Voilà maintenant la leçon d’Histoire qui en découle tout naturellement. Mais il est bien difficile de construire une machine à vapeur. Pourriez-vous en faire une ? Non, sans doute. Eh bien, autrefois, les hommes non plus ne savaient pas les construire. Quand votre grand-papa était un enfant de votre âge, il n’y avait pas encore de chemins de fer, on ne pouvait voyager qu’à pied ou en voiture ; on n’allait pas vite. Les bateaux n’avançaient que poussés par le vent. Songez à tout ce qu’il a fallu inventer : des routes ferrées ; de grandes chaudières où l’eau bout sans cesse ; des pistons que la vapeur pousse pour faire tourner les roues. Et alors vient tout naturellement l’histoire du français Papin, de son ingénieuse découverte, de ses efforts pour la faire passer dans la pratique, de ses luttes contre les ignorants et les envieux, etc. C’est de l’Histoire, et c’est en même temps de la morale, puisque la vie de Papin est une leçon d’énergie. Pour terminer, le dessin, un des exercices favoris de l’école maternelle et de la classe enfantine, gravera dans la mémoire des élèves la forme de la machine à vapeur, et donnera libre-cours à leur crayon fantaisiste. Il y a bien des sujets que l’on pourra traiter ainsi en remontant le cours de l’histoire au lieu de le descendre : le chauffage, la houille, la vie des mineurs, les premières grandes manufactures et le développement des-villes industrielles ; les vêtements, les étoffes, la laine, la soie et la biographie de Jacquart ; les voyages et Christophe Colomb ; les poteries, et Bernard Palissy ; même, si l’on veut, les écoles et Charlemagne ; la charité et Saint-Vincent-de-Paul, etc.
La chronologie échappe complètement aux enfants de cinq à sept ans ; on a donc toute liberté de puiser dans l’Histoire au hasard des siècles pour suivre à peu près les leçons de choses où celles de morale, la seule notion de temps à donner, c’est que la vie matérielle est plus agréable, plus facile aujourd’hui qu’autrefois, grâce aux inventions des grands hommes.
Si d’ailleurs l’on tient à respecter l’ordre chronologique, on peut encore faire une histoire très élémentaire de la civilisation en prenant pour centre notre pays décrire l’état misérable des premiers habitants de la Gaule, et montrer époque par époque ce que les hommes ont inventé.
Sans outils au début, incapables de faire produire au sol les plantes nécessaires à leur nourriture, ils vivent dans des cavernes, puis dans des huttes et se groupent par familles, par villages, autant pour satisfaire leurs instincts de sociabilité que pour se défendre contre les bêtes sauvages et les bandits : l’habitation humaine, les ustensiles et les meubles qu’on y trouve aux différentes époques, donnent lieu en effet à une série de leçons de choses fort intéressantes. S’il existe dans les environs un lac ou un étang, on parlera des habitations lacustres. Les Gaulois ont appris à fondre les métaux, à semer du grain dans la terre grossièrement travaillée, à tailler la vigne et à faire le vin ; à domestiquer les animaux, à filer la laine pour se confectionner des vêtements, à tracer des sentiers d’un village à l’autre. On comprend donc que ces huiles élevées à grand peine, que ce sol arrosé de leurs sueurs, cultivé et amélioré par eux, ils aient tenu à en demeurer les maîtres et qu’ils aient lutté énergiquement contre l’invasion des étrangers.
La première idée que l’on donnerait ainsi aux enfants de la patrie serait moins fière que celle qui résulte des victoires de Clovis et de Charlemagne, mais elle leur serait plus accessible ; elle serait aussi plus humaine et plus conforme à notre situation actuelle en Europe puisqu’il s’agit moins pour nous de faire des conquêtes territoriales que de défendre ce que nous avons.
La conversion de la Gaule au christianisme, l'un des faits les plus importants de l’histoire de la civilisation, peut être présentée aux enfants, car il y a une église dans chaque village ; le récit de quelques persécutions contre les premiers chrétiens ne heurtera point les principes de morale, parce que les enfants prendront parti pour les victimes contre les bourreaux. Clovis conquérant la Gaule ne leur montre au contraire que la victoire du fort sur le faible ; on le laissera de côté pour le moment.
Du Moyen Âge, il n’y a presque rien à retenir : c’est une époque troublée, un retour à la barbarie, une suite interminable de guerre dont les enfants ne peuvent comprendre ni l’utilité, ni les véritables causes, ni les conséquences. La description de la campagne et des villes aux XIIe et XIIIe siècle leur conviendrait beaucoup mieux, parce que de cette époque il reste des souvenirs et des témoins ; en maints endroits les ruines d’un château féodal sont un but de promenade scolaire et les imposantes cathédrales gothiques ou de style gothique ne sont pas rares.
Avec les grandes inventions du XIVe et du XVe siècle, nous revenons aux leçons de choses proprement dites qui éclairent et vivifient l'Histoire : c’est la boussole qui permet de naviguer de loin et qui conduit Christophe Colomb en Amérique ; c’est la poudre à canon, dont les Anglais se servirent avant nous pour tuer et surtout pour effrayer les chevaux des guerriers, et que les Français utilisent à leur tour de si belle façon au temps de Charles VII pour chasser l’envahisseur ; c’est le papier de linge et l’imprimerie, qui font pénétrer partout le livre et l’instruction, etc.
La matière ne manque pas, comme l’on voit, on n’a que l’embarras du choix. Rien que pour l’imprimerie, il faut presque un mois de leçons. Prenons une tablette de bois, un petit bâton pointu, de l’argile délayée ou de la cire molle : nous avons de quoi donner une idée de l’écriture aux premiers temps de l’époque historique ; les enfants nous dirons d’eux-mêmes combien ce matériel est incommodé et encombrant. Prenons ensuite un morceau de parchemin ou de cuir et un roseau taillé ; c’est déjà un progrès, mais bien insuffisant encore. Arrivons enfin au papier plus mince, plus maniable et beaucoup moins cher ; nous taillons grossièrement dans le bout d’une règle la lettre I, et les enfants sont tout émerveillés de voir qu’en la trempant dans l’encre, on peut en laisser sur le papier autant d’empreintes que l'on veut. Avec deux règles, on pourrait tailler les lettres P et A, et écrire papa. Des caractères d'imprimerie provenant du musée complètent la leçon. Les enfants ayant assisté à la découverte, s’y sont vivement intéressés ; ils ont vu la difficulté et la longueur de toute invention humaine ; ils ont pour ainsi dire touché du doigt les différences que présente un état social où l’on écrit sur des tablettes de cire avec un état social où le papier, les caractères d’imprimerie appellent tout le monde à savoir lire.
L’histoire de la civilisation au cours préparatoire ! Eh ! oui, elle nous paraît convenir beaucoup mieux que l’histoire politique et que l’histoire militaire ; elle marche de front avec l’enseignement de la morale ; elle s’appuie sur la leçon de choses ; elle est illustrée dans la leçon de dessin. Elle n’exclut d’ailleurs pas les biographies de héros ; Duguesclin, Jeanne d’Arc, Bayard, à condition qu’ils soient généreux et qu’ils défendent une cause simple et juste.
Émile Toutey (18 janvier 1863 - 24 octobre 1928) est un inspecteur de l’enseignement primaire qui a régulièrement contribué à La Revue Pédagogique et au Manuel Général de l’enseignement primaire.